• Une histoire du second chapitre

    L’orthographe en France : de la simplification au contrôle

    Par Isabelle, dont l’orthographe a périclité du jour où elle s’est mise à lire des documents anciens, à l’orthographe bien moins rigoureuse que celle que nous connaissons…

    La crise de l’orthographe ne date pas d’hier : à partir du XVIIe siècle, en France, pour que les Français puissent lire la Bible ou le Catéchisme, il leur faut apprendre à reconnaître les mots. Or, l’orthographe du XVIIe siècle est bien trop compliquée et bien trop instable pour que chacun puisse, au premier coup d’œil, reconnaître facilement les mots, qui se prononcent pourtant presque comme aujourd’hui : on écrit ſcauans ou ſçavants pour savants, cognoiſtre ou connoitre pour connaître, souventeſfoys mais aussi aucunesfois, ſubjectz pour sujets. Ce sont à cette époque les imprimeurs et les clercs (au sens de ceux qui savent) qui maîtrisent l’orthographe. Pétris de philologie et d’étymologie, ils cherchent à restituer à la langue française sa filiation avec le latin, une forme de noblesse. Le résultat est qu’il est incroyablement difficile de s’y retrouver lorsqu’on apprend à lire. A tel point que les maîtres chargés d’enseigner la lecture ont recours au latin où les mêmes lettres ont la même valeur phonétique. Ce sont eux – les enseignants - qui exercent sur les imprimeurs, sur l’Académie (française) et sur les savants une pression telle que l’orthographe française est réformée à plusieurs reprises entre 1650 et 1835, date où paraît la 6e édition du Dictionnaire de l’Académie française, qui fixe peu ou prou l’orthographe telle que nous sommes censés la connaître et la mettre en œuvre.

    Progressivement, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, l’enseignement de la lecture en Français se développe, principalement assuré par les Frères des Ecoles Chrétiennes, grands promoteurs de l’alphabétisation.

    Après la Révolution, un grand mouvement d’uniformisation de la langue française s’enclenche. Guizot, ministre de l’Instruction, est, avant Jules Ferry, le grand architecte de l’enseignement primaire : la loi de 1833 prévoit que chaque commune de plus de 500 habitants est tenue d’entretenir une école primaire et un instituteur. Pour être instituteur, il faut alors avoir 18 ans et être titulaire du Brevet de capacité élémentaire délivré par l’école normale du département. Dès le départ, ce brevet dit élémentaire comporte une épreuve d’orthographe, qui devient de plus en plus déterminante : on ne peut être instituteur que si on maîtrise parfaitement l’orthographe. Peu à peu, les véritables détenteurs de l’orthographe deviennent les instituteurs ; ils y gagnent un réel pouvoir dans les communes, à côté des maires et des curés.

    Tous les revirements enclenchés dès la fin du XIXe siècle pour alléger le poids de l’orthographe se heurtent désormais aux instituteurs, détenteurs d’un savoir qui leur confère un rôle et une reconnaissance sociale durable. Ce sont eux qui sanctionnent la bonne connaissance de l’orthographe, qui permettent la poursuite des études ou au contraire orientent vers une vie active plus précoce, bref, qui contrôlent assez largement l’ascension sociale d’une grande partie de la population française aux XIXe et XXe siècle. L’orthographe de l’école des « hussards noirs de la République » est gravée dans le marbre, intangible et aussi sacrée que l’école laïque, gratuite et obligatoire. Bien plus, elle en devient le symbole.

    Ceux-là même qui avaient été les artisans de la simplification de l’orthographe entre le XVIIe et le XIXe siècle en deviennent les plus fervents gardiens, dans un monde où l’écrit s’affranchit chaque jour un peu plus des règles fixées il y a deux siècles.

    Si la maîtrise de l’orthographe est aujourd’hui un tel marqueur social, c’est principalement parce que l’enseignement de la discipline reine de l’école de la République a cédé la place à une autre approche, qui consiste à mieux maîtriser l’expression et les concepts. Ne maîtrisent désormais l’orthographe que les enfants disposant d’un « capital socio-culturel » suffisant pour y être attentifs : les enfants qui lisent, mais également ceux dont les familles s’expriment comme dans les textes écrits (ou presque). D’universelle, la maîtrise de l‘orthographe est devenue une nouvelle forme de privilège, un marqueur social qui contrôle strictement la progression professionnelle.

     


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